Champ-Dollon: histoire d'une impasse

La presse de la semaine passée s’est fait l’écho des vives tensions qui traversent actuellement cette prison ; lorsque j’étais député, j’appartenais à la commission des visiteurs de prison et les visites que j’ai effectuées à Champ-Dollon m’ont permis de me rendre compte de la grande difficulté que rencontrait cette institution.

Le premier problème réside dans une surpopulation endémique qui perdure depuis de longues années et qui a connu son apogée en 2015, avec plus de 900 détenus (théoriquement il y a 348 places de détention) et des émeutes parfaitement maîtrisées par la direction. Genève a, pendant longtemps, tenté de réduire le surplus de détenus en exportant certains d’entre eux dans d’autres pénitenciers romands, plaine de l’Orbe ou Bochuz, par exemple; toutefois, cette issue de secours s’est petit à petit refermée, d’une part parce que la criminalité augmentait aussi dans les autres cantons et, d’autre part, parce que nos voisins romands se sont fatigués d’attendre que Genève ouvre Curabilis, car il a fallu 40 ans pour que la participation genevoise promise à l’incarcération médicalisée romande se concrétise.

Le deuxième problème, étroitement lié au premier, relève du caractère hybride de l’établissement. A l’origine, Champ-Dollon était destiné à la détention préventive, donc avant jugement. Les conditions sont, dans ce cas de figure, logiquement différentes de celles de l’exécution de peine, après condamnation, puisqu’une détention préventive ne devrait théoriquement pas excéder quelques mois, même s’il existe des exceptions, notamment à Genève. Ainsi, les détenus en exécution de peine doivent avoir la possibilité de travailler en atelier, de suivre une formation, de pratiquer le sport régulièrement, de partager un moment d’intimité avec leur conjoint-e et/ou leurs enfants dans un endroit adéquat. Or, plus de la moitié de la population de Champ-Dollon (550 personnes actuellement) purge sa peine et les infrastructures, prévues pour une prison préventive, sont bien incapables de leur offrir les conditions légales d’incarcération auxquelles elles ont pourtant droit.

Résumons : surpopulation chronique et impossibilité de préparer correctement la réinsertion mettent à mal une population fragilisée, dans une ville qui se pique pourtant d’être un phare des droits humains !

La seule solution, c’est bien évidemment de construire une nouvelle prison qui garantisse une exécution de peine conforme au droit et donne aux détenus les meilleures chances de réinsertion. Pierre Maudet l’avait bien compris et avait fait concevoir par ses services les plans de la prison des Dardelles, ainsi que les projets de lois nécessaire à sa construction. Las, moitié par angélisme idéologique (retour dans le XIXème siècle et à Victor Hugo « Fermez une prison, ouvrez une école ! »), moitié par aversion envers le magistrat, la gauche s’est mobilisée et après de longues luttes, est parvenue récemment à enterrer le projet des Dardelles au Grand-Conseil. A mes yeux, c’est clairement de l’incurie politique !

Le mur du fond de l’impasse se dresse à présent devant nous. Combien de temps pour qu’un nouveau projet d’établissement d’exécution de peine voie le jour et aboutisse, s’il aboutit ? Jusqu’à quand Genéve va-t-elle continuer à ne pas respecter les droits d’une minorité fragile, forcément silencieuse, dont personne ne se soucie, chacun se croyant à l’abri d’un faux pas ?

Entretemps, Mauro Poggia et ses services s‘efforcent de gérer une situation humainement ingérable : « Ambition » est un projet qui restructure le personnel pénitentiaire en trois groupes, avec, pour chacun d’eux, une mission et des tâches spécifiques. Cette division et une nouvelle direction davantage portée sur la communication électronique que sur l’échange in vivo (d’après l’article de la TdG du 16 juillet) paraissent être les principales sources de tensions actuelles pour le personnel. Loin de moi la compétence d’évaluer le projet « Ambition » ; je me borne à une constatation : en 2015, j‘avais été impressionné par l’esprit de corps, le sentiment d’appartenance du personnel et la capacité du directeur d’alors, M. Franziskakis, à les insuffler. Nul doute qu’ils sont à la base de la réponse adéquate et efficace qui fut donnée aux émeutes, générées par la surpopulation.

Il y a d’étranges ressemblances entre une prison et une école, spécialement un CO : la population est fragile, plus ou moins docile, doute souvent d’elle-même ; la mission de l’institution consiste à l’amener vers un mieux, vers un plus. Chacun doit se sentir pris en compte, mais chacun doit respecter le cadre commun ; ce respect vient plus facilement quand le cadre est partagé par tous les acteurs et que le facteur humain y est défini comme prioritaire.

 

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Commentaires

  • Puisque vous étiez député et visiteur officiel, vous pouvez peut-être nous dire qui et quand a décidé que l'état est obligé de servir des repas halals en prison ?

  • Si vous faites allusion à la technique d'abattage, je suis incapable de vous répondre. Ce que je peux dire, néanmoins, c'est que les détenus musulmans pouvaient manger autre chose que du porc et que les végétariens pouvaient manger sans viande. Il s'agissait d'une décision de la direction.

  • Bonjour,

    Divisions des services et des missions, problèmes de communication, esprit de corps et sentiment d’appartenance annihilés .. Ce qui broyé la police genevoise touche maintenant le milieu carcéral .. Quand les visions politiques et managériales ne sont pas en adéquation avec les réalités du terrain, voilà les résultats.

    Écœurant !

    WS

  • Entierement d`accord avec vous. Lorsque j`étais étudiant dans les années septante, un prof. juriste de la gauche libérale (et tres caviar) célebre alors a Geneve nous serinait en cours de criminologie que la prison est une mauvaise solution car la société est le premier responsable de la criminalité de rue. Il semble que les politiciens genevois de cette gauche libérale en soient encore a ce genre de théorie auto-flagellante qui les persuade que la construction d`une nouvelle prison ne peut etre qu`un projet de la droite rétrograde. Malheureusement, ces politiciens prétendument ultra-humanistes n`ont aucune solution pour traiter cette criminalité de tous les jours (agressions, trafic de drogue, escroqueries et vols en tout genre) qui empoisonne l`existence des citoyens honnetes.

  • Vous protégez les taulards mais la meilleure solution est de les expulser afin qu'ils purgent leur peine dans leur pays. De ce fait la prison pourrait peut-être remettre, comme dans le temps lointain, le drapeau blanc sur le toit ! Cette coutume hélas disparue prouvait que St. Antoine était vide !! Quand aux visiteurs de prison, je me souvient d'un reportage de la RTS qui nous montrait un Khmer Vert, visiteur de prison, qui balançait allégrement et comme d'habitude son mégot dans la nature !! Lamentable !!

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